Recueil de nouvelles Belfiriel

Royaumes de Darensiah
L’orpheline de Froid-Venteux

23ème jour de Doucebrise 1419, selon le calendrier Helmirite.
Terres Blanchâtres, continent de Helmiri, Quatrième Age Elfique.

Le voyage lui semblait déjà si long. Assis à l’avant de sa carriole, Nyrtur observait le paysage uniformément blanc qui s’étendait autour de lui. Ses chevaux avançaient inlassablement, marquant la neige de leurs fers et ruminant comme pour évacuer l’air froid qui entrait par leurs nasaux. A demi dissimulé par la brume, le soleil couchant s’apprêtait à disparaître derrière l’horizon, assombrissant la robe blanche des sapins éparses et donnant à l’endroit un aspect fantomatique. Vêtu d’une simple tunique de couleur caramel décorée de motifs elfiques et d’épaisses bottes de cuir, Nyrtur avait décidé de nouer ses cheveux afin de ne pas être gêné par le vent glacé, dont le mugissement était le seul son audible en dehors du déplacement de sa carriole. Saisissant sa sacoche fermement accrochée sur le rebord de son siège, il en ressortit quelques notes froissées et griffonnées par une utilisation régulière. Nyrtur était un Elfe des Neiges aux compétences toutes particulières, puisqu’il était un alchimiste de talent. Bien décidé à profiter du voyage pour réfléchir à de futures expérimentations, Nyrtur se plongea dans ses notes. La dent de vouivre plumée serait l’ingrédient le plus difficile à obtenir, mais nul doute qu’il en trouverait une fois arrivé à destination. C’est alors qu’il sentit la tente bouger contre son dos, au moment où une main vint se poser délicatement sur son épaule. Il tourna légèrement la tête et aperçut le visage souriant mais légèrement fatigué de son épouse, qui dépassait à peine de l’ouverture de la tente.

– Comment te sens-tu ? lui demanda-t-il d’un ton amusé dans sa langue natale.

– Gagner une quelconque accoutumance aux longs voyages me semble être une pensée illusoire, répondit sa compagne.

La remarque fit sourire Nyrtur, qui se permit d’ajouter :

– Il nous reste encore une bonne semaine avant d’arriver à destination, Melyda.

– Je le sais oui. J’ai d’ailleurs emmené avec moi plusieurs livres forts passionnants pour m’occuper l’esprit. Je lis actuellement la pittoresque biographie d’un homme au nom extravagant, j’ai nommé Alphonse de Dimérise. Ses aventures dans les profondeurs de Sombrefief ne laissent point indifférent.

– J’espère pouvoir le lire un jour, ironisa Nyrtur qui n’avait jamais apprécié les lectures fantaisistes. Que fait Belfiriel ?

– Elle dort profondément depuis deux heures.

– Oh, oui, ça correspond à peu près au moment où elle a cessé de me poser ses mille questions sur le lieu de notre destination.

Nyrtur et Melyda émirent un rire étouffé pour ne pas réveiller leur fille. Tandis que Melyda repassait sa tête à l’intérieur de la carriole, Nyrtur remarqua, loin à l’horizon, se dessiner la frontière du l’Edhilfindel, le Pays des Pierres dans la langue des Elfes, où finissait le territoire du Val. Cela faisait maintenant trois jours qu’ils avaient quitté leur maison familiale à Teliwin, et entreprit ce long voyage à destination de Tul Melynith.

L’inquiétude n’avait jamais quitté Nyrtur depuis leur départ. Il avait bien pris la peine de contourner sur plusieurs lieux les Forêts des Ombres, et avait suivi la route sans s’éloigner du sentier, afin de minimiser les rencontres indésirables avec certaines créatures répugnantes parasitant la région. Pourtant, son instinct le maintenait toujours en éveil permanent depuis qu’ils avaient quitté leurs vallées cachées. Melyda lui avait déjà soumis l’idée de quitter le Val pour une durée indéterminée afin de s’installer définitivement dans Tul Melynith, la capitale des alchimistes. Un projet qu’il avait pris en compte malgré son amour inconditionnel pour sa terre natale, et qu’il était bien proche d’accepter maintenant qu’ils voyageaient au milieu de ces terres rendues inhospitalières par les ravages de sombres guerres passées. Les chevaux commençaient à montrer des signes inquiétants de fatigue en dépit des breuvages que leur avaient concocté Melyda.

En un instant, une forme sombre surgit au travers du brouillard et s’étendit sur toute l’horizon. Son imposante envergure et ses angles rigides firent comprendre à Nyrtur qu’il s’agissait d’une large chaîne de montagnes. Il s’agissait à n’en point douter des Montagnes du Couchant, Orùnd Egelin comme les avaient nommé les Elfes. Ces monts tortueux sur lesquels se posaient les derniers flocons de neige formaient du nord au sud la frontière ouest de l’Edhilfindel.

Un preste coup d’œil à sa carte lui confirma qu’ils approchaient de la Tour de Froid-Venteux, qu’il aperçut de ses propres yeux l’instant suivant. Nyrtur et Melyda avaient visité cinq années auparavant cette haute tour de pierre grisâtre gardée assidument par des paladins de l’Ordre du Tasil’üngwel. Cet ordre religieux en alliance avec les seigneurs des terres intérieures avait la réputation d’être composé de puissants guerriers aux grands pouvoirs de guérison, accordés par une divinité qu’ils appelaient Sauntéa. En vérité, Nyrtur espérait retrouver quelqu’un là-bas. La vue de Froid-Venteux lui semblait bienvenue, car le ciel s’assombrissait déjà depuis un temps. Sans attendre, Nyrtur se pencha vers ses chevaux. Leur murmurant des paroles dans sa langue natale, il leur demanda d’accélérer la cadence, leur promettant que leur supplice serait bientôt terminé.

Melyda buvait chaque ligne de son livre à l’image d’une assoiffée au bord d’une rivière de vin, fascinée par les descriptions des grottes brillant d’une lueur violacée où se tenaient des cités de basalte qui surplombaient des forêts de champignons géants. Elle osa à peine imaginer tous les secrets que pouvaient cacher ce monde, pourtant aux mains des cruels Xerith, ces Elfes qui avaient tourné le dos à Tsaar le créateur et qui étaient responsables des guerres les plus violentes que ce monde n’ait jamais connu. La Galador retint l’idée de braver les dangers de ce monde un jour où l’autre. Les yeux miels de Melyda se relevèrent un instant du livre pour parcourir la carriole dans son intégralité. Nyrtur s’était assuré d’étendre sur le plancher d’épais tapis et des couvertures chaudes, et de recouvrir la carriole de tous côtés avec une large bâche, tout ceci dans le but de s’abriter du vent glacial. Au bout du transport se trouvaient des valises et des coffres entiers, remplis à ras-bord de vêtements, de provisions ou encore d’ustensiles alchimiques. Leur carriole était baignée de la lumière de plusieurs nuées d’hétérocères, qui agitaient leurs ailes luisantes à l’intérieur de bocaux de verre. Une pile de livres manquait de s’effondrer, crût au fil des lectures de Melyda. 

Finalement, son regard se posa sur Belfiriel, recroquevillée sous une des couvertures finement cousues et profondément endormie. Contrairement aux deux jours précédents, Belfiriel ne semblait point gênée par les ballotements et les tremblements constants de la carriole, sans doute à cause de la fatigue accumulée. Melyda songea à la nature des rêves de sa jeune fille et prenant garde à ne pas la réveiller, lui releva une mèche de cheveux blancs qui recouvrait son visage angélique. Les cernes présentes sous les joues de sa fille confirmèrent à Melyda que les trois jours de voyage en carriole l’avaient épuisé. La traversée de l’Edhilfindel n’avait jamais été de tout repos, et cela semblait fort incommodant pour une enfant qui n’avait pas encore neuf ans. Soudain, la bâche s’entrouvrit à l’avant, et Nyrtur lui annonça tout sourire :

– Melyda, ma chère, il est possible que je nous ai trouvé un endroit confortable où passer la nuit !

Nyrtur amena finalement la carriole jusqu’aux abords de l’épaisse tour de pierre. Melyda avait à peine eu le temps de réveiller Belfiriel et de lui faire enfiler des vêtements chauds avant que la caravane ne s’arrête d’un coup sec. Cinq Humains vêtus de cuirasses écarlates venaient d’intercepter la carriole. Leurs casques d’écailles rougeâtres recouverts de cornes s’étirant vers l’arrière leur donnaient un aspect draconien. Leurs épées d’argent ondulées au clair, ils avancèrent d’un pas prudent vers les chevaux de Nyrtur. Au milieu de la formation, une jeune femme à la blonde chevelure les apostropha.

– Au nom du Tasil’üngwel, vous approchez du Pays des Pierres. Déclinez vos identités et précisez vos intentions.

Ce n’était pas la première fois que Nyrtur et sa compagne empruntaient cette voie, ni qu’ils croisaient des paladins au sein de ces contrées. Aussi ne cacha t-il point son étonnement d’être accueilli d’une telle manière à la frontière. Peut-être les choses avaient-elles changées après cinq longues années.

– Nous sommes simplement deux alchimistes en partance pour Tul Melynith, avec notre jeune fille, répondit Nyrtur. Nous souhaiterions passer le col et emprunter le sentier intérieur. Nous sommes également des amis d’un dénommé Elfast, aussi aimerais-je savoir s’il était encore des vôtres.

La femme regarda par-dessus l’épaule de Nyrtur et sembla y entrevoir le visage de Belfiriel, qui dépassait à peine de la carriole, les yeux encore plissés de fatigue. Elle ajouta :

– Les Elfes des Neiges s’aventurent au delà de leur val pour bien peu de raisons. Des amis d’Elfast dites-vous ?

La paladine abaissa son épée, regarda ses confrères silencieux, puis repris la parole : 

– Amenez doucement votre carriole jusqu’au bas de la tour. Là, vous descendrez, puis attendrez qu’on procède à la fouille totale de votre transport. Si vous êtes bel et bien de simples alchimistes, alors notre hospitalité sera votre pour la nuit.

Enchanté d’apprendre qu’il n’aurait pas à quémander des lits, Nyrtur s’exécuta aussitôt. Il conduisit la caravane jusqu’à la haute bâtisse, escortés par les paladins qui n’avaient pas rangé leurs armes de guerre en dépit de ses explications. Nyrtur franchi un petit pont taillé dans la roche qui lui permit de traverser le fin ruisseau qui s’écoulait depuis le haut du col. Sous certaines plaques de glace, il remarqua du mouvement, probablement des silures à en croire la taille et la forme. Taillé dans de la roche sombre, l’édifice représentait la quintessence architecturale des Humains formés par les artisans Elfes. Haute d’une dizaine de mètres, la Tour du Froid-Venteux était un monument bien connu de la région. Nyrtur força ses chevaux à grimper la pente qui menait jusqu’au pied de la tour, dont il put admirer la majesté. Pourtant, les années semblaient rattraper la plus ferme des pierres. Surélevée par un amoncellement rocheux et plaquée contre le dos de la montagne, la Tour du Froid-Venteux surplombait une bonne partie des plaines enneigées en direction du Val. Une grande porte dorée dominait quelques marches fendues, cernées par deux bannières balafrées représentant une dame blanche entourée d’une aura de lumière. Un abri de bois avait été construit sur le flanc de la tour pour abriter les chevaux des membres de l’ordre. En dépit de la morosité du décor, les faibles lumières visibles depuis les fenêtres et les meurtrières rendaient la tour bien plus accueillante que le ciel qui perdait peu à peu les couleurs du jour. Les cinq Humains, secondés par trois autres paladins sortis de la tour à leur arrivée, fouillaient leurs affaires depuis bientôt une dizaine de minutes. Nyrtur tenait le bras de Melyda et serrait fortement Belfiriel contre lui comme pour les rassurer, lorsqu’il entendit la neige craquer derrière eux.

– Eh bien ! On ne voit guère souvent des Galador dans la région, s’exclama une voix enjouée mais familière aux oreilles de Nyrtur.

Lorsqu’il se retourna, il se retrouva nez à nez avec la commandant de la garde. Vêtu de sa cuirasse cramoisie décorée de motifs dorés, il était reconnaissable à son long manteau blanc, dont le bas frottait perpétuellement contre la neige. Ses courts cheveux bruns et sa barbe finement taillée lui donnaient l’aspect d’un élégant nobliau, et la lumière de la torche qu’il venait d’embraser se reflétait dans ses yeux d’émeraude.

– Ravi de te revoir Elfast. Enfin un visage familier dans ces froides contrées, se permit de lancer Melyda. Et je vois que tu as pris du grade ! Où est donc passé le vieux grincheux qui servait de commandant à cet avant-poste ?

– Le vieux grincheux, oui c’est vrai qu’il était comme ça, railla Elfast. Il a pris sa retraite de l’ordre il y a trois hivers. L’ordre lui a offert des terres au-delà du col pour qu’il termine ses jours tranquilles, en récompense du service rendu.

Elfast fit un signe à ses hommes, qui cessèrent de fouiller la carriole. Plus que cela, les paladins se hâtèrent d’amener leurs affaires à l’intérieur. Nyrtur serra vigoureusement la main gantée d’Elfast et lui rendit ses salutations. L’officier posa son regard sur la petite Belfiriel, son doux visage innocent semblant fixer avec attention l’épée noire accrochée à sa ceinture de cuir. Elfast posa genou à terre, qui s’enfonça dans l’épaisse couche de neige afin de se retrouver au même niveau que la jeune Galador.

– Vous ne m’aviez pas révélé que vous aviez une fille la dernière fois que vous êtes venus. Alors petite, comment t’appelles-tu ?

– Belfiriel, répondit calmement l’enfant, qui semblait plus émerveillée qu’autre chose par le paladin. Un jour, je serai une grande alchimiste, comme mes parents !

– Je n’en doutes pas un instant, répondit Elfast, le regard attendri.

– En fait, nous avons décidé de l’emmener à Tul Melynith cette fois-ci, intervint Nyrtur. Il y a cinq ans, nous l’avions laissé à une amie, mais Belfiriel a très mal vécu notre départ. Nous espérons pouvoir lui offrir un souvenir inoubliable, du moins bien sûr, si nous arrivons avant le 4 Viveterre, le jour de son neuvième anniversaire.

Nyrtur souhaita aborder un autre point et désigna de la main sa carriole fouillée précédemment par les hommes du Tasil’üngwel.

– Pourquoi de telles manières ? Je n’ai pas souvenir que les paladins aient été aussi méfiants envers les voyageurs, ni qu’ils sortaient leurs armes à la moindre approche.

Souriant une ultime fois à la jeune Belfiriel, Elfast se redressa lourdement pour de nouveau faire face à Melyda et Nyrtur.

– C’est assez simple, s’expliqua Elfast. Depuis quelques mois, une recrudescence d’attaques à lieu dans toute la région. Qu’il s’agisse de raids d’orques rouges, d’organisations de coupe-jarrets ou d’embuscades isolées, ces lieux sont devenus bien plus dangereux, comme si quelque chose agitait tous ces parasites. Nous ne sommes qu’une vingtaine à l’intérieur, alors nous devons constamment prendre l’ascendant sur ceux qui tenteraient de forcer ce passage.

– Je comprends, Elfast. Tout est plus clair à présent. Et je suis d’autant plus heureux de dormir à l’intérieur.

Nyrtur ne put s’empêcher de penser à la solitude que devaient ressentir ces Humains, si peu nombreux dans une tour aussi monumentale.

– Au fait, enchaîna le paladin. Vous vous rendez encore au Conclave des Alchimistes ? J’ai entendu dire que cette année, des représentants des nations du sud seraient sur place. Des rumeurs circulent même à propos de la venue des disciples de Najissa.

Najissa, surnommée la Panthère sans repos du Désert, était un nom connu des plus ignorants. Les hommes-chats, les “Gatabasts” comme ils se faisaient appelés, étaient déjà des êtres à part entière. Mais Najissa avait atteint un statut très particulier au sein des peuples du désert. Certains racontaient qu’elle régnait sur le Désert de Tsarou depuis une gigantesque pyramide volante, d’autres qu’elle avait des dons de nécromancie. Mais personne, à sa connaissance, ne savait si les histoires qu’on entendait sur elle et son lointain royaume étaient vraies. On savait seulement qu’elle était âgée. Très âgée, d’avantage que les deux Lunes-Joyaux si l’on en croyait les livres d’Histoire.

– Bien, cela ne peut que rapprocher les différents royaumes après tout, s’enclin Melyda.

– Et puis, le mélange des cultures pourrait beaucoup nous en apprendre dans le domaine, renchérit Nyrtur. Mais, j’imagine que ton avis sur l’alchimie n’a pas changé en cinq ans.

Comme pour confirmer ses paroles, l’officier paladin haussa les épaules avant de reprendre la parole.

– Ecoutez, il est vrai que je ne comprends rien à tout cela, mais, ça ne m’empêche pas d’apprécier de bons fortifiants quand l’urgence se fait sentir, évitant par là de se vider de son sang suite à une morsure de lycanthropes.  Cependant, et je vous prierai d’écouter l’avis d’un militaire : je sens que la venue de ces étrangers posera problème dans le pays. J’ignore leurs desseins, mais les peuples du désert ont la réputation d’être fourbes et malicieux. Votre mélange des culture a des airs d’arrangements politiques avec les dirigeants de Tul Melynith.

Nyrtur vit Belfiriel tourner sa tête en direction du ruisseau, qui semblait prêter oreille à l’écoulement de l’eau froide sur les petites pierres grisâtres. Il porta lui-même son attention sur les arbres quand il entendit les hululements de hiboux sauvages. En leurs royaumes, ces animaux étaient apprivoisés sans difficulté, car les Elfes étaient des créatures familiers à la caresse du vent et les amis de nombreuses bêtes. Nyrtur avait même pensé à offrir l’un d’eux à sa fille comme compagnon de jeu. Non loin d’eux, les autres paladins avaient presque terminé de monter les affaires de leurs hôtes dans la tour, lorsqu’un hurlement de loup brisa le silence de la forêt, alors même que les dernières lueurs du soleil disparaissaient derrière l’horizon. Un vent plus violent se leva, et Elfast releva légèrement sa torche.

– Peu importe notre opinion sur le sujet. Rentrons vite à l’intérieur, la nuit recèle bien des dangers.

Nyrtur, Melyda et Belfiriel avaient suivi Elfast et les autres paladins à l’intérieur de la tour. Sans tarder, ils avaient gravi les premiers étages, constitués de salles d’entraînement, d’entrepôts d’armes et de salles diverses servant au stockage de matériel et de provisions. Les longs et froids escaliers de pierre sombre étaient régulièrement éclairés par des torches solidement fixés au mur par des morceaux de bois cloutés dans la roche. L’ascension de la tour était pénible pour Belfiriel, qui sentait les muscles de ses jambes se raidirent sous l’effort. Le voyage accompli lui avait paru fort éprouvant et passer la nuit dans des lieux si austères lui déplaisait vraiment, bien que la présence de ses parents la réconfortait. Manquer la Fête de la Passion de cette année lui était pénible car elle aimait, autant que les autres Galador, chanter au milieu des allées d’arbres dansants au rythme de la douce musique des Elfes. Elle ne doutait pas que ses parents avaient ressenti comme elle un changement dans leur coeur, lorsqu’ils avaient franchi les frontières de leur royaume béni, comme si le chant des Elfes ne leur était plus audible et la lumière de Tsaar noyée sous les ténèbres des royaumes mortels. Toutefois, Belfiriel était bien résolue à accompagner son père et sa mère jusqu’à Tul Melynith pour y découvrir les merveilles des Elfes Melynor. Si un tel voyage semblait longuet pour une si jeune Galador, sa curiosité avait aisément remplacé la peur de l’inconnu. Melyda encouragea sa fille épuisée à ne pas perdre le rythme.

– Bel, courage ma grande ! Nous serons bientôt dans un bon lit chaud et ces hommes veilleront à notre protection.

Comme pour l’encourager, Elfast, qui les précédait, fit signe à Belfiriel de le suivre. Finalement, après quelques minutes, le groupe arrêta son ascension devant ce que Belfiriel pensait être le cinquième niveau de la grande tour. Elfast tira la lourde et épaisse porte de bois vers lui, puis invita ses hôtes à entrer.

– Ce niveau correspond à celui des quartiers et plusieurs lits sont encore disponibles. Nous ferons en sorte de vous fournir des draps propres et de quoi vous laver.

– Je te remercie Elfast, répondit poliment Nyrtur. Laisse-nous simplement le temps de déposer nos affaires et nous reviendrons vers toi. Le temps où nous nous esclaffions devant quelques rasades de boissons fraîches me manque. Il me semble avoir quelques bouteilles de nectars fruités issus des meilleurs quantilossë Teliwans, et je crois savoir que cela te changera du cidre. Ces arbres produisent des grappes de rissa, ce que vous appelez raisin dans vos contrées. 

Elfast se tourna vers ses compagnons d’armes du Tasil’üngwel, hésita un instant et lança :

– J’ai souvenir d’avoir déjà eu cette conversation. Sont-ce des arbres issus des forêts de Wÿndelmelian d’où tous les Elfes proviennent ?

– Ton intérêt pour les Galador m’impressionne.

– J’accepte ta proposition ave joie car le froid de ces terres n’est pas pour nous égayer d’ordinaire, répondit Elfast en ignorant presque le compliment.

La Tour de Froid-Venteux n’était plus que l’ombre de sa gloire passée et l’absence d’Elfes semblait une évidence au vu de l’érosion croissante qui rongeait l’édifice. Heureusement pour ses hôtes, les quartiers de vie de la Tour du Froid-Venteux semblaient un brin plus accueillant. L’étroit palier par lequel ils étaient rentrés servait à déposer armes encombrantes et équipements lourds. 

Ensuite, un large couloir menait directement à la salle principale et de côté de ce couloir se trouvaient quatre portes donnant sur une chambre. La pièce centrale était éclairée par de nombreux chandeliers et bougies régulièrement changés par les paladins eux-mêmes, qui se devaient d’entretenir les lieux autant que guerroyer. Au centre, une longue table jonchée de morceaux de pains secs et de gobelets vides était entourée par deux bancs de bois. Une pair de hautes fenêtres donnaient vue sur les paysages désolés menant au Val.

Contre les murs arrondis de la pièce étaient placés divers meubles de rangement, et une grande bibliothèque se tenait fièrement contre le mur adjacent à l’une des chambres. Nyrtur et Melyda assistèrent les paladins affairés à déposer leurs bagages, tandis que Belfiriel s’était déjà dirigée d’un pas lourd vers une des fenêtres.

Trop petite pour avoir une vue sur le terrain proche du bâtiment, elle s’attarda sur les hautes montagnes bercées de brume qui envahissaient une bonne partie du carreau. La jeune Galador savait qu’ils atteindraient la Gorge de l’Ouest en traversant le col, un étroit sentier réputé sinistre où maints seigneurs de toutes origines avaient établi leurs forteresses cachées. De l’autre côté s’étendaient les vastes paysages d’herbe et de pierre, de forêts vertes et de rivières chaudes, et par-delà encore la Terre des Griffons où s’élevait les royaumes des Melynor. Belfiriel leva ses yeux d’argent en direction des Lunes-Joyaux visibles à présent dans le noir de la nuit, avant de sentir qu’on la fixait. 

La jeune fille se tourna en un instant sur sa gauche, la gorge sèche, cherchant des yeux un éventuel danger. Elle vit cet étrange oiseau au plumage de jais, perché sur le dossier d’un large fauteuil. Gardant distance avec l’inquiétante créature, elle sursauta lorsqu’elle entendit une voix surgir à l’autre bout de la pièce :

– Bel, nos quartiers sont prêts. Viens donc te reposer, tu as l’air exténuée.

– J’arrive maman, répondit la jeune fille en s’éloignant à grands pas de l’étrange oiseau qui ne cessait de braquer sur elle son noir regard.

La chambre de Belfiriel était plus spacieuse que ce qu’elle avait escompté. Adossé au mur droit, un grand lit aux couleurs de l’automne invitait presque la jeune fille à le rejoindre. Un large tapis de fourrure blanche gisait sous le lit et apportait un peu de douceur au sol de pierre. Les affaires à peine déballées de Belfiriel se tenaient au pied d’une large commode entrouverte et dominée par une longue étagère où reposaient quelques livres poussiéreux. Au plafond pendait un lustre complexe aux blêmes bougies inanimées, laissant aux Lunes-Joyaux la responsabilité d’éclairer la chambrée. Après un brin de toilettes, Belfiriel n’eut besoin d’encouragements pour gagner le lit qui lui était offert. Melyda s’était installée auprès d’elle lorsque Nyrtur entra dans la pièce et s’approchant d’un pas silencieux, embrassa le front de sa fille. Alors qu’il passait de nouveau le pas de la porte, Belfiriel aperçut brièvement Elfast avant de recentrer son attention sur Melyda lorsque celle-ci se rapprocha d’elle pour la couvrir davantage avec sa couverture et parfaire ses oreillers.

– Maman, intervint Belfiriel. Les gens qui nous accueillent ici, tu les connais ?

– Seulement Elfast. Lors de notre précédent voyage remontant maintenant à cinq années, nous avons été embusqué par un ours sauvage. A la différence des bêtes de nos contrées, il fut impossible de le raisonner et nous devons la vie à l’intervention d’Elfast. Il nous a ensuite conduit ici-même où nous avons repris des forces avant de continuer notre route.

– Donc c’est un ami ? demanda la jeune fille.

– Oui, c’est un ami, répondit Melyda.

Belfiriel détourna son regard vers le pied de son lit et soupira légèrement.

– Je n’aime pas cet endroit. Personne n’a chanté pour nous et aucun arbre n’a salué notre venue. Notre vallée paisible me manque et il me tarde de rentrer chez nous.

– Je suis navrée Bel, mais revenir en arrière n’est pas une option car notre voyage est motivé par bien des choses que tu ignores encore. Nous sommes ici en sécurité et je te promets que tu les verras bientôt.

– Voir quoi ? s’enquit la jeune Galador.

Melyda s’interrompit à son tour et sourit paisiblement à sa fille.

– Les terres grisâtres et les montagnes sombres laisseront place à des collines verdoyantes recouvertes de fleurs blanches. Au sommet de son rocher frappé par les flots, tu verras au loin la prestigieuse cité de Tul-Melynith illuminée de ces arbres au feuillage doré. Nous seront accueillis par le son des cloches annonçant le lever du soleil, tandis que les chevalier-griffons aux armures pareilles à l’azur sillonneront les cieux baignés d’une lumière flamboyante.

Grâce aux paroles de sa mère, les craintes de Belfiriel lui semblaient dérisoires, semblables à des songes passés. Alors, Melyda entonna un doux chant familier de sa fille pour l’aider à s’endormir, un chant mélodieux qui témoignait de l’amour d’une mère pour son enfant.

Nyrtur avait fini par rejoindre la pièce de vie, qui lui semblait parfaite pour diner auprès de leur ami, lequel était sur ses talons. Il avait remarqué le corbeau silencieux au serres plantées fermement sur le sommet du large fauteuil qu’il gardait avidement. Nyrtur se souvint avoir déjà aperçu nombre de ces oiseaux au sein de l’Edhilfindel, mais il n’avait jamais tenté d’en approcher. Ignorant l’animal, il s’installa sur un des bancs et déposa en coin de table deux bouteilles de rissa, suivi par Elfast qui s’était séparé de son armure aux formes dragonesques pour revêtir de chauds habits de fourrure. Les Galador étaient accoutumés à la froideur ambiante, ce qui n’avait jamais été le cas des Hommes mortels. A côté de la longue table gisait sur un socle de métal une marmite bouillonnante retirée récemment du feu.

– Votre fille ne mange pas avec nous ? s’enquit Elfast.

– Elle a déjà eu le plaisir de dîner dans la carriole peu avant que la nuit tombe. Nous n’avons point eu cette chance et en dépit du fait qu’il est impoli pour un visiteur de quémander à son hôte, je suis ravi que tu aies pensé à ce point.

– Tu apprendras, mon ami, que les Elfes n’ont pas de gargouillements d’estomac nécessairement plus discrets que ceux des Humains, plaisanta le paladin. Et comme j’avais une marmite sur le feu depuis le début de la soirée, je ne pouvais que vous la proposer.

Les deux amis terminèrent les derniers préparatifs sans omettre le couvert pour Melyda. En bout de table, le corbeau croassa maintes fois avant qu’Elfast ne daigne lui donner du poisson sous les yeux amusés de Nyrtur.

– Je ne peux comprendre l’intêret des Humains pour ces froids et sinistres oiseaux. N’ont-ils jamais étreint de jeunes telmariel au plumage pareille à la verdure printanière ?

– Je suis en désaccord, répliqua Elfast. Les corbeaux sont de nobles oiseaux à l’intelligence reconnue. Ils sont par ailleurs très fidèles et joueurs, une des raisons qui poussent certains d’entre nous à en adopter lorsque nous sommes loin de chez nous. Tous n’ont pas la chance d’être né au sein de terres enchantées, Nyrtur. Ne soit pas trop prompt à les juger.

Nyrtur concéda ce point, car les Elfes étaient des êtres bénies par les Avelda eux-mêmes, ceux qui avaient apporté vie à ce monde et à toute chose avant-même que les Elfes ne foulent son sol.

– Je ne puis qu’avouer ma connaissance partielle de cet animal et je te prie de m’excuser pour mes paroles qui n’étaient point destinées à te blesser. 

Elfast observa un instant l’innocent corbeau dévorer son poisson.

– Ce n’est rien. Nous avons recueilli celui-ci il y a maintenant deux jours.

Elfast retira le couvercle de la marmite, laissant s’échapper la fumée aux senteurs délicieuses. D’après ce que Nyrtur pouvait voir, il s’agissait d’un bouillon de légumes accompagné de poissons qui avaient dû être pêchés dans le cours d’eau situé en contre-bas. 

– Puisque vous vous rendez à Tul Melynith, sache que les paladins de l’Orbe Dorée qui vaillent sur l’archipel sont eux aussi des adeptes de ces traditions. Nombre d’entre eux se lient d’amitié avec des oiseaux à la manière des Elfes.

– Aucun n’avait de corbeau la dernière que Melyda et moi-même sommes venus, précisa Nyrtur en recevant son bol. Il y avait cependant des bêtes que je n’avais jamais vu et dont je ne connais le nom.

Fermant les yeux, il approcha son nez de son bol de bois et inspira longuement pour s’imprégner de son contenu. Du coin de l’œil, Nyrtur vit sa compagne quitter sans un bruit la chambre attitrée de Belfiriel et refermer délicatement la porte. Melyda rejoignit rapidement Nyrtur et Elfast, tenant par la main une partie de ses tresses blanches lorsqu’elle s’assit à table.

– Bel est endormie ? la questionna Nyrtur.

– Elle n’a pas été longue à coucher, attesta sa compagne. Elle était épuisée, car après tout, c’est son premier voyage. J’ai craint plus d’une fois qu’elle ne tombe malade à cause des ballottements incessants de notre carriole.

– Il est vrai que j’ai moi aussi très hâte d’arriver à Tul Melynith.

– Quoiqu’il en soit très chers, les interpella Elfast. A moins que manger froid soit de ces coutumes que les Galador gardent pour eux-mêmes, je vous conseille de commencer.

Sans tarder, les deux Elfes entamèrent leur bouillon de légumes et de poisson avec empressement, comme pour calmer la douleur insatiable de leur estomac. Nyrtur déboucha une des bouteilles de rissa et en servit à tous. Ensemble, ils rirent de bon coeur durant de longues heures.  Au milieu de la nuit, Nyrtur se leva pour rallumer les bougies et les lustres afin de garder la pièce éclairée. Alors qu’il revenait à table, il sembla arborer une mine plus sombre. C’est Melyda qui le remarqua la première.

– Qu’y a t-il Elfast ?

– Je repensais à Tul Melynith. Je suis navré, mais je m’inquiète pour vous. Le Pays des Pierres va de plus en plus mal. Une ombre s’est élevée au sud, et par-delà les montagnes, de nombreux témoignages affirment avoir aperçu des mouvements anormaux. Je suis persuadé que la venue de ces gens du désert n’inspire rien de bon.

– Mais enfin mon ami, appela Nyrtur. En quoi ces événements, aussi inquiétants soient-ils, nous seraient liés ?

– C’est simple, répondit le paladin en se penchant davantage vers eux. Les servants de Najissa sont connus pour leur fourberie et pour leur désir absolu de la connaissance. Je crains qu’ils ne profitent du conclave pour agir. D’autant plus que des rumeurs circulent au sujet d’alliances entre Najissa et Xaserya Vor’Hadur, élue récemment reine de Tul Melynith. Elle déteste les alchimistes et c’est de notoriété publique. Je vous en conjure, n’y allez pas.

La mise en garde d’Elfast sembla faire réfléchir Nyrtur et Melyda, qui se fixèrent un instant d’un air songeur.

– Vous êtes des cibles potentielles, tous les deux, insista Elfast. Vous êtes deux alchimistes de talent et vous avez une certaine réputation à Tul Melynith, surtout depuis que les Galador ont accepté de partager leur savoir avec ses habitants.

L’air grave mais résolu, Nyrtur prit la main d’Elfast.

– Nous te remercions pour ton avertissement. Mais nous ne pouvons point reculer. La sécurité de notre fille est notre priorité et si ce que tu dis s’avère vrai, alors elle n’ira pas jusqu’à Tul Melynith. Cependant, j’ai une connaissance à Gol Karad qui pourrait garder Belfiriel jusqu’à notre retour.

– Gol Karad ? s’interrogea Elfast. Vous avez côtoyé des Nains en plus ?

– Nous devons y aller, ajouta Melyda sans répondre à la question. La venue des gens du sud est effectivement étrange toutefois, manquer ce conclave nous desservirait. Par ailleurs, si une menace insidieuse s’apprête à frapper l’archipel de Melynith, nous ne pouvons rester passif.

Comme s’il s’y était résolu, Elfast baissa les bras, acceptant leur choix.

– Et il y autre chose, précisa Nyrtur.

Melyda tourna vivement la tête vers son compagnon, puis se résigna à le laisser s’expliquer.

– Autre chose, dis-tu ? demanda Elfast.

– Oui. Bien sûr, nous y allons par intérêt personnel. Cependant, nous sommes également envoyés comme représentants du Val afin de veiller aux intérêts de notre peuple, par Faewil Albanelian elle-même.

Comme tous les paladins du Tasil’üngwel présents à la frontière, Elfast ne connaissait que trop bien Albanelian, Suzeraine de l’Hiver et Haute-Reine des Galador. L’on disait de ses yeux qu’ils brillaient comme la glace la plus pure et par sa sorcellerie perçaient les cœurs sournois de ceux venus tromper les siens.

– Je comprends un peu mieux et naturellement, je garderai cela secret, fit Elfast à présent résigné.

– Merci de tout cœur , soupira Melyda en retour.

La petite Belfiriel se redressa vivement, extirpée de son sommeil. Elle ne savait pas combien de temps elle avait dormi mais à en juger par l’éclat bleuâtre des Lunes-Joyaux recouvrant une partie du sol de pierre, il n’était pas encore l’aube. Tendant l’oreille, elle perçu le bruit du vent glacé souffler contre la fenêtre, et des voix qu’elle perçut comme celle de ses parents discuter dans la pièce de vie de l’autre côté du mur. Tout à coup, des cliquetis réguliers se firent entendre dans la pièce.

Toc toc.

S’immobilisant, Belfiriel chercha du regard l’origine de ce bruit qui, elle en était certaine, n’était pas celui du vent ou des vieilles poutres de bois craquant sous le poids des années. Et les percussions reprirent. Toc, toc. La tension monta alors même que l’instinct de la jeune fille la poussait à courir à toute jambe. Alors, la lumière apportée par les deux lunes faiblit, comme si… quelque chose en obstruait l’éclat. Tournant sa tête vers la droite, elle aperçut une masse noire immobile, recroquevillée derrière la fenêtre. L’ombre se mut légèrement, et Belfiriel distingua mieux ce qu’elle regardait en tremblant. La créature possédait des vêtements sombres ainsi qu’un capuchon destiné à recouvrir une partie de son visage. Sa gueule entrouverte était sertie de dents affutées et ses écailles coupantes reflétaient la lumière du ciel nocturne. Ses yeux d’or brillants, au centre desquels tournoyaient des pupilles aussi noires qu’un gouffre sans fond, aspirèrent l’essence de Belfiriel dans une spirale de ténèbres. Alors qu’un inquiétant grognement se faisait entendre, elle discerna une main crochue s’approcher de la fenêtre et taper sur le carreau, alors-même que la gueule de l’ombre se tordait dans un rictus macabre. Toc, toc.

– Tu es une sacrée surprise toi, dit une voix rocailleuse depuis la fenêtre.

A l’extérieur, dans le froid de la nuit, Sanas veillait. Depuis une heure déjà, elle et son équipe avait relevé la garde précédente. Malgré son équipement lourd, la jeune Sanas sentait le froid s’engouffrer sous sa cuirasse. Frissonnant, elle resserra l’emprise sur son épée coincée dans sa ceinture de cuir. La jeune femme, qui était rentrée dans l’ordre du Tasil’üngwel il y a deux ans, n’avait point été ravie de son affectation. Mais, fidèle à son ordre et à ses croyances, elle s’était pliée aux directives de ses supérieurs, dans l’attente d’une meilleure position. Etonnamment, elle avait réussi à devenir seconde du commandant Elfast en un temps record, un fait dont elle était très fière. Sanas regretta d’avoir mal nouée ses longs cheveux blonds, alors que certaines de ses mèches lui frappaient le visage sous l’assaut du vent glacé. Mais dans ces contrées hivernales et sauvages, un paladin n’avait guère le temps de baisser sa garde, même un court instant, sans risquer d’y laisser sa vie. En poste sur le pont, Sanas patientait jusqu’à la relève en fixant l’horizon, à l’affût du moindre trouble. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser aux étranges Elfes à la peau étonnamment blanche qu’elle avait intercepté plus tôt dans la soirée. C’était bien la première fois que des visiteurs de ce genre passaient par ici depuis qu’elle était en poste, bien qu’on lui avait révélé que des maîtres-bretteurs du Val empruntaient certains passages plus au sud. Non loin d’elle, ses hommes gardaient les chevaux ou patrouillaient en contrebas de la tour de manière régulière. Malgré le climat hostile et cette isolation constante, Sanas avait appris à vivre ici sans problème. Elle s’était liée d’amitié avec tous les membres de la garde et s’était même attachée plus que de raison à Elfast, dont elle aimait la présence. Quelque part, c’était devenu un foyer.

La guerrière dégaina son épée en un instant, son intuition réagissant avant sa vue. Fixant le paysage noyé dans la neige et la brume à la recherche du moindre son perçant au-delà du sifflement du vent, elle entendit un de ses hommes s’approcher par derrière. Tournant la tête rien qu’un court instant, elle reconnut Hamelin, un vieil homme qui avait fait son temps dans l’ordre.

– Tu as senti également ? lui demanda Hamelin.

– Sans nulle doute, un danger rôde, répondit Sanas.

– Il est impossible qu’il s’agisse de bandits, ces manants sont trop couards pour s’attaquer à nos tours. Et les orques rouges trop stupides pour se tapir aussi bien dans l’ombre.

La jeune femme savait que son intuition ne la trompait pas, la déesse Sauntéa leur murmurait qu’une menace se cacher dans la nuit lointaine.

– Sanas, nous devons donner l’alerte, chuchota le vieux Hamelin en grinçant des dents.

A peine avait-il finit sa phrase que ses hommes hurlèrent à l’embuscade. Sanas regarda autour d’elle et ne vit que des formes noires fondre sur les paladins partout où ils se trouvaient. Des boucliers volèrent en éclats et des épées s’entrechoquèrent, alors même que ses hommes tombaient les uns après les autres. Hamelin esquissa un mouvement de recul, avant qu’un sifflement n’atteigne les oreilles de Sanas. Le vieux guerrier émit un cri étouffé et s’effondra lourdement sur le sol, une flèche plantée dans la gorge. Sanas peina à soulever son bouclier à temps, mais son initiative lui sauva la vie lorsqu’elle sentit le choc de deux autres flèches venues du fin fond de la brume percuter son écu dans un violent écho. Elle manqua de trébucher sur Hamelin dont elle avait encore à peine réalisé la perte, et plaqua son épée sous son bras armé pour s’emparer de son cor. Sans hésiter, elle souffla dedans aussi fort qu’elle le pouvait sans lâcher son bouclier, avant de sentir une douleur déchirante dans le dos. Une odeur putride agressa soudain ses nasaux.

– Faites pas trop de bruit ma p’tite dame, grogna une voix sombre et menaçante dans son dos. 

Sanas n’était pas prête à tomber, pas à un âge si jeune. Elle parvint à tourner son regard et se trouva face à une abomination verdâtre partageant nombre de points communs avec ces orques puants. La hache écrasée contre son dos, qui avait brisé les pans de son armure sous la violence du coup, avait manqué de la trancher en deux. Ses yeux se brouillèrent et elle commença à faillir. C’était la première fois qu’elle ressentait le goût de son propre sang. Le métal froid qui lacérait son dos lui donna l’impression d’être prisonnière d’une étreinte glaciale, à laquelle elle s’abandonna complètement.

Nyrtur finissait son verre lorsqu’un cri strident retentit de la chambre de Belfiriel, suivi du fracassement d’une vitre.

– Bel ! s’écrièrent à l’unisson Nyrtur et Melyda.

Alors qu’ils bondissaient en direction de la chambre de leur fille, suivis de près par Elfast, des hurlements et des fracas de métal se firent entendre depuis l’extérieur. L’instant suivant, le cor caractéristique du Tasil’üngwel résonna par-delà le chaos ambiant. Melyda s’élança en direction de la chambre de Belfiriel, mais alors que Nyrtur la suivait de près, il remarqua une lueur étrange qui grandissait derrière lui. Se fiant à son instinct, il se jeta à terre, alors même qu’un éclair frappa l’endroit où il se trouvait la seconde d’avant. Se retournant pour faire face à la menace, son regard se figea dans celui d’une femme à la peau noire de jais. Ses yeux violacés et ses cheveux grisâtres lui rappelaient une Elfe Noire, mais elle avait quelque chose de différent. Vêtue d’une épaisse robe noire à fourrure, des éclairs crépitaient encore dans sa main gauche. A l’endroit même où se trouvait le corbeau précédemment se tenait cette étrange femme, qui semblait vouloir leur mort.

– Enfin, c’est pas trop tôt, je commençais à perdre patience ! s’écria la femme tout sourire, une lueur d’excitation parcourant ses yeux d’améthyste.

– Melyda, cours voir Bel, ne t’occupe pas de moi ! somma t-il à sa compagne. Elfast et moi nous en chargeons.

Melyda obtempéra et continua sa course. De son côté, Nyrtur maintenait son adversaire en respect, tandis qu’Elfast s’était emparé de son épée et de son bouclier. Bien que privé de son armure, Elfast restait un combattant redoutable, et l’étrange femme semblait l’avoir compris. Ses pieds en équilibre sur le gros fauteuil et sur la table, elle restait à distance de Nyrtur et Elfast, qui commencèrent à s’avancer au milieu des hurlements et fracas de l’extérieur. Le paladin se demanda si Sanas s’en sortait, là dehors, et quelle menace pouvait bien frapper en cette nuit la Tour du Froid-Venteux.

Melyda poussa la lourde porte aussi fort qu’elle le put et se saisit d’une fiole à sa ceinture. Elle se retrouva face à un spectacle effroyable : sa propre fille rampant sur le sol au milieu d’éclats de verre, sur lesquels marchait de façon nonchalante une créature reptilienne aux sombres écailles, sa langue sortit d’entre ses dents pointues.

– Tiens donc, une autre source d’amusement, railla le lézard en sortant une lame de sa ceinture.

Le corps jonché de petites coupures, Belfiriel se jeta entre les jambes de sa mère. Melyda regarda Belfiriel dans les yeux.

– Tu dois fuir, Bel ! Sors d’ici et trouve refuge dans la tour où personne ne te trouvera !

– Mais maman, je…

– Fais ce que je te dis, la coupa Melyda.

Après un instant d’hésitation, Belfiriel se releva et quitta la pièce en direction de l’escalier. Melyda la regarda partir, consciente qu’elle ne la reverrait sans doute jamais. Le lézard, qui avait comme attendu poliment – bien que son regard pervers la laissait penser qu’il appréciait la situation – enserra le manche de sa dague et annonça d’une voix rauque :

– Une fois que je t’aurais tué, femme Elfe, je tuerai ta fille en l’étranglant avec tes propres tripes.

Si la tentative d’intimidation n’avait rien donné, elle l’avait en revanche rendu ivre de colère. S’emparant de sa propre dague, elle se rua sur la lézard en hurlant. Surpris par l’initiative de Melyda, le reptile eut à peine le temps d’agripper le bras armé de l’Elfe des Neiges pour l’empêcher de le poignarder. Alors qu’il s’apprêtait à la tuer d’un coup bien placé à la gorge, Melyda lui jeta le contenu de sa fiole en plein visage. Tout à coup, le lézard ressenti une douleur fulgurante alors que son œil gauche et une partie de son visage étaient attaqués par l’étrange substance. Lâchant son arme, il se retrouva à terre, Melyda l’écrasant de tout son poids, tentant sans relâche d’enfoncer sa dague dans sa chair.

La femme qui leur faisait face tendit de nouveau les mains. Nyrtur et Elfast s’apprêtaient à éviter ses éclairs, qui n’arrivèrent jamais. Nyrtur entendit un craquement provenant du sol, mais avant qu’il puisse esquisser un mouvement, des branchages enserrèrent ses jambes, l’immobilisant. Il tenta bien de se libérer, en vain, alors que la sorcière faisait crépiter ses mains. Nyrtur savait ce qui allait se passer. La femme fit jaillir un puissant éclair de ses mains en direction de l’Elfe des Neiges impuissant. La foudre résonna à travers la pièce lorsqu’elle s’abattit sur le bouclier d’Elfast, qui détourna le regard sous la force de l’impact.

– Merci, fit Nyrtur à son compagnon d’arme.

Se contentant d’un signe de tête, Elfast se précipita sur la sorcière et plongea son épée en direction de son bassin. Sans attendre, elle se métamorphosa de nouveau en corbeau et se retrouva à l’autre bout de la pièce. L’épée longue d’Elfast s’écrasa sur la table et en brisa un morceau. Soudain, les branchages qui retenaient Nyrtur s’effritèrent, permettant à l’Elfe des Neiges de sa dégager, comme si la concentration de la sorcière avait été brisé.

– Maudite sorcière, qui es-tu et pourquoi attaquer le Tasil’üngwel ? s’enquit Elfast.

– Je suis Aryel Tatzera, répondit la sorcière. Je suis votre future meurtrière. Et ce n’est pas après l’ordre que j’en ai. Vous êtes simplement sur mon chemin, en cet instant.

Si Aryel semblait sereine, son regard laissait sous-entendre qu’elle était très contrarié de la résistance de ses cibles. Dans le feu de l’action, Nyrtur avait entendu crier sa femme. Il avait également vu Belfiriel quitter la pièce et se précipiter dans les escaliers. Mais incapable de bouger, il n’avait rien pu faire. L’envie de rejoindre Melyda et de rattraper sa fille était plus forte que tout, mais Nyrtur savait que laisser cette sorcière seule avec Elfast signifiait la mort de tous. L’intensité des combats à l’extérieur diminuait de minutes en minutes, et Elfast ressentait la douleur de ses frères dans son esprit. Ils devaient absolument terrasser cette sorcière et reprendre le contrôle de la situation.

Sa fuite dissimulée par les fracas du combat, Belfiriel avait réussi à atteindre les escaliers, à peine éclairés par les quelques torches dont les flammes s’amenuisaient progressivement, plongeant les marches dans le noir. Elle avait à peine regardé en arrière, apercevant son père recouvert par l’écu du paladin qui était l’ami de ses parents. Terrorisée et seule, les mots de sa mère résonnèrent dans sa tête, tel un ordre absolu auquel elle se devait d’obéir : fuir et se cacher. Sans hésiter, elle dévala les escaliers pieds nus à la recherche d’un endroit sûr, où elle pourrait se dissimuler en attendant que ses parents et les fiers paladins ne s’occupent des intrus. Belfiriel respirait bruyamment, paniquée à l’idée d’être pourchassée par un autre lézard. Des larmes coulèrent de ses yeux d’argent, et ses jambes tremblaient à chacun de ses pas bruyants amplifiés par l’écho. Après quelques minutes de course effrénée, Belfiriel parvint jusqu’au palier inférieur, le souffle court. Lorsqu’elle s’apprêta à emprunter le second escalier menant au troisième étage, la jeune fille sursauta et se stoppa net : plusieurs personnes montaient précipitamment les marches. Belfiriel fut tentée de les rejoindre au plus vite pour qu’ils aident ses parents, mais elle se souvint de nouveau de l’ordre de sa mère. Alors, elle poussa silencieusement une petite porte donnant sur un placard et la referma délicatement, s’efforçant de ne plus bouger et de respirer moins fort. L’instant d’après, ceux qu’elle avait perçu arrivèrent sur le palier. De l’autre côté de la porte, Belfiriel entendit l’un d’eux s’arrêter soudainement.

– Regarde par terre Abarandir, siffla une voix mielleuse à l’accent du sud, confirmant à Belfiriel qu’il ne s’agissait pas de paladins. 

Belfiriel se souvint qu’elle saignait légèrement à plusieurs endroits du corps depuis qu’elle avait reçu des éclats de verre à cause de ce lézard de malheur. Elle paniqua de nouveau et se retrouva paralysée de terreur à l’idée que l’un d’eux n’ouvre la porte en suivant les traces. Une voix masculine se contenta d’émettre un grognement.

– Peu m’importe, nous devons nous dépêcher, lança une voix de femme, douce et autoritaire. J’ai ouïe dire que nos cibles se débrouillaient mieux que prévu.

Les pas reprirent aussitôt et s’éloignèrent tandis qu’ils montaient les marches jusqu’au sommet de la tour. Belfiriel attendit quelques secondes, puis reprit son calme. Collant son oreille à la porte, elle s’assura que tous étaient montés. Belfiriel éprouva une grande inquiétude pour ses parents et manqua de faillir à l’idée de les perdre.

– Narwenya, j’ai peur, murmura la jeune fille à elle-même.

Prenant son courage à deux mains, elle ouvrit doucement la porte de la remise. Personne ne se trouvait derrière. Elle prit des torchons sur une étagère et entreprit d’essuyer les plus grosses plaies sur ses jambes afin de laisser le moins de trace possible. les entailles étaient peu profondes, aussi le saignement s’était vite arrêté. Sans attendre, Belfiriel emprunta le sombre escalier, avec plus de prudence et de discrétion, priant fortement pour ne pas rencontrer d’autres intrus indésirables. Elle ne savait pas où elle allait, mais rester dans la remise était impossible à présent qu’un des intrus avait remarqué les taches de sang. Cet escalier-ci était encore plus sombre que le précédent, les rares torches encore allumées éclairant certaines parcelles d’une lueur presque chaleureuse. Belfiriel voyait bien dans le noir, malgré sa vue troublée par ses propres larmes. Regardant constamment en arrière, la jeune fille redoutait qu’un des intrus ne revienne en arrière et ne la trouve. Des craquements sourds retentissaient partout dans les escaliers, et des gouttes d’eau tombaient çà et là, formant de petites flaques sur certaines marches. Alors qu’elle recentrait son attention sur le bas de l’escalier, elle remarqua deux petites lueurs blanches plongées dans le noir. Forçant ses yeux à percer l’obscurité grâce à sa vision elfique, elle comprit rapidement que ces lueurs étaient celles d’yeux luisants. A peine eut-elle le temps de faire un pas en arrière qu’une ombre féline se jeta sur elle en mugissant.

Belfiriel ne savait pas trop comment elle s’était retrouvée là, enfoncée jusqu’aux genoux dans cet océan de neige, qui s’étendait à perte de vue telle une toile d’une araignée géante. Entourée de hauts glaciers aux reflets cristallins qui brillaient tels des diamants titanesques, elle avançait, inlassablement. Belfiriel n’avait pas de but précis, pas de destination, mais elle continuait sa marche, luttant pour mettre un pied devant l’autre. Le ciel avait un aspect laiteux, comme s’il était constitué de crème épaisse ayant fait disparaître l’éclat des plus belles étoiles. Un vent violent soufflait à contre-sens de la jeune Elfe des Neiges, qui mettait ses muscles à l’épreuve et la gelait jusqu’aux os, en dépit de son ascendance hivernale. Pendant des heures, elle avança, et bien qu’elle semblait seule, elle sentait qu’on l’observait. C’est alors qu’elle remarqua une ombre dans les cieux presque opaques, une ombre qui prenait forme au fur et à mesure que Belfiriel se rapprochait. Arrachant les nuages de ses mains, la jeune fille écarquilla ses yeux d’argent à la vue d’une formation de glace, la plus grande et la plus pure qu’elle n’ait jamais vu. Flottant dans le ciel, la structure informe était comparable à une gemme aux innombrables éclats, tels des bras de toute taille s’étendant dans toutes les directions. Sans qu’elle puisse réagir, le sol se déroba sous ses pieds, et tout ce qui l’entourait, à l’exception du cristal géant, fut avalé par la brume. Belfiriel tenta de se rattraper à ce qu’elle pouvait, mais rien n’avait plus de consistance. Alors, elle se rendit compte qu’elle ne chutait pas, mais flottait au milieu d’une étendue fantôme, où elle avait de plus en plus froid. Elle se mit à entendre des grondements, mais jamais elle n’éprouva la moindre crainte sans qu’elle puisse se l’expliquer.

– Où suis-je ? hurla Belfiriel. Répondez-moi !

Mais ses paroles résonnèrent et se déformèrent dans un écho assourdissant. Les grondements qu’elle entendait se changèrent en mots graves inaudibles, puis en paroles claires mais qu’elle ne comprenait pas. Soudain, son épaule droite se mit à la brûler, et une lumière aveuglante se jeta sur elle pour l’envelopper de lumière.

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